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Le spécialiste du Pain Paillasse aime faire parler de lui. Il donne actuellement dans le registre provençal. But de la manoeuvre, réaffirmer qu'il est le seul, le vrai, l'unique détenteur de la fameuse recette.
Déguisé en Fernandel ou en Raimu, Aimé Pouly s'est servi de son physique jovial pour faire en personne sa nouvelle campagne de publicité. Le boulanger d'origine vaudoise, qui fait fortune à Genève avec un chiffre d'affaires de 12 millions, a aujourd'hui les moyens de faire le pitre pour mieux vendre son fameux Pain Paillasse. "Le seul, l'inimitable", clame-t-il sur Radio-Lac ou Radio-Nostalgie, en prenant un accent très "tu me fend le coeur..." Dans la Tribune et dans GHI, on l'a vu tout au long du mois de janvier et pour quelques semaines encore, grimé comme les vieux acteurs de Pagnol. Si la démarche se veut théoriquement "bon enfant et sympathique", ses concurrents, eux, doivent rire jaune. Car la publicité les interpelle directement, tout en évitant de tomber dans le piège des annonces comparatives, strictement interdites par la législation suisse.
A Genève, tout le monde se souvient de la fameuse polémique qui a opposé Aimé Pouly à René Payet, au sujet de la paternité de cette originale baguette torsadée, obtenue après une très longue fermentation. "Mon pain est fabriqué avec 50% d'eau et 50% de savoir-faire", rétorque Aimé Pouly, lorsqu'on lui demande son secret de fabrication. De la gouaille qui se veut méridionale, ou une manière de botter en touche, puisque René Payet prétend avoir inventé lui-même ce pain... d'où l'appellation "Paillasse...". Tandis que dans l'Hexagone, ou même à Genève, on a depuis longtemps vendu à tour de bras du pain qui ressemblait au "Paillasse".
Difficile de connaître le fonds de l'affaire. Cependant, Aimé Pouly, malin, a déposé le 29 mars 1996 un brevet sur "pain et sa pâte" auprès de l'Institut fédéral de la propriété intellectuelle (IFPI). Il est également propriétaire pour toute la Suisse de la marque déposée "Pain Paillasse". A ce jour, donc, Aimé Pouly triomphe sur toute la ligne. Grand communicateur, il a, semble-t-il, choisi d'enfoncer le clou, en basant sa campagne autour du thème de l'imitation. L'agence Alibi, qui l'a conçue avoue volontiers qu'elle a reçu le mandat précis de rappeler, sur un mode humoristique, qu'Aimé Pouly est unique dans son genre. D'où l'idée de déguiser le principal personnage en Fernandel ou en Raimu, grâce aux bons soins de la maquilleuse de Patrick Sébastien, pour l'anecdote!
Inégalité
Cyriaque Delamarre, chef-boulanger du Fournil de Carouge, est peut-être le concurrent le plus directement concerné par le message. Il ne cache d'ailleurs pas son agacement, même s'il avoue être impuissant: "Aimé Pouly adore faire parler de lui dans cette affaire, c'est un peu la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Dans notre métier, il faut choisir entre le profit ou l'éthique. Je préfère vendre un produit fait dans les règles de l'art". Cependant, l'affaire est même plus complexe. Sur demande d'Aimé Pouly, Cyriaque Delamarre a dû abandonner le nom "Pain Paillasse", comme tous les boulangers genevois qui ne lui avaient pas acheté de licence. Le chef-boulanger n'a pas encore digéré cette décision, lui qui possédait une licence antérieure (1980) mais enregistrée en France seulement... Désireux de remonter la pente, il a cru trouver la parade l'automne dernier: "J'ai mis au point un produit tout à fait différent et déposé un brevet pour celui-ci en septembre. Or à la parution dans la Feuille d'avis officielle Aimé Pouly et les Minoteries de Plainpalais, avec qui le Vaudois s'est associé, ont fait opposition. A mon avis ils ont eu peur." Et de préciser le nom de la spécialité qui a reçu un veto: "Le pain paillard"... Pas de chance, donc, pour l'artisan de Carouge, qui affronte son sort avec fatalisme. "Aimé Pouly peut s'offrir toute la publicité qu'il veut. Je vais travailler désormais sur un nouveau nom qui se démarque tout à fait du sien. En espérant que les gastronomes et tous ceux qui se soucient de l'éthique fassent un jour la différence. Je reste confiant!" Cette bataille aux fourneaux sur le fond de paternité aurait sans doute ravi l'auteur de la Femme du boulanger par ses rebondissements inédits. En attendant, les Romands font de cette spécialité leur pain béni.
Article publié dans la Tribune de Genève du 3 février 1999. signé: Flavia Giovannelli
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